Stephan Winkelmann : préserver le moteur thermique « aussi longtemps que possible »

Top Gear s'entretient avec le patron de Lamborghini et Bugatti à propos de la voiture électrique, et de l'avenir des deux marques.

Charlie Turner | Le 10 décembre 2020 |

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Il est de retour.

Top Gear avait parlé à Stephan Winkelmann en 2016, le dernier jour de ses onze ans en tant que PDG de Lamborghini. Il revient aujourd’hui à Sant’Agata pour reprendre le flambeau qu’il avait passé à Stefano Domenicali, nommé depuis à la tête de la Formule 1. Winkelmann partagera son temps entre Lamborghini et Bugatti, dont il conserve les rênes.

Si bien coupé soit le costume, n’est-il pas trop grand pour un seul homme ? Entre les spéculations qui vont bon train sur la cession de Bugatti à Rimac (avec l’aide de Porsche), et la dimension prise par Lamborghini ces dernières années (grâce à l’introduction de l’Urus, qui a doublé la production de la marque), diriger un seul de ces fleurons du groupe Volkswagen apparaîtrait déjà comme un défi considérable. Mais deux ?

Qu’est-ce que ça fait d’être de retour chez Lamborghini ?

C’est bon de revenir. C’est émouvant, et je suis flatté. J’ai été très touché par l’accueil qu’ils m’ont fait. Pour moi, Lamborghini est comme une deuxième maison.

Une deuxième maison qui a complètement changé depuis votre départ, puisque la production a plus que doublé. Qu’y avez vous trouvé de différent ?

Nous avons maintenant trois produits, et l’usine a pris des proportions incroyables. Mais ce qui n’a pas changé, c’est l’attitude des gens. C’est exactement ce qu’il me fallait, et ce que j’ai apprécié. Ils ont leurs attentes, j’ai les miennes, mais elles se rejoignent globalement et cela a été une excellente surprise que la motivation soit restée la même qu’à mon départ début 2016 parce la deuxième fois, c’est toujours différent.

Quels sont vos objectifs pour ce deuxième passage à la tête de la marque ?

La première priorité est de finaliser dans les temps la nouvelle Aventador, puis la nouvelle Huracán et enfin le prochain Urus. Proposer ce dont rêvent nos clients concernant le futur des supersportives. Mais après la croissance importante de ces dernières années, je pense que nous avons maintenant besoin d’une phase de stabilisation. Nous devons développer ces nouveaux produits et ensuite attaquer la deuxième phase de cette croissance.

Tous les constructeurs de supercars planchent sur l’électrification de leur gamme. À quoi ressemblera le futur de Lamborghini de ce point de vue ?

D’abord, je pense que ce futur ne peut exister que grâce aux gens qui l’inventent. Et pour cela, il faut d’abord parvenir à concilier au mieux les exigences légales et environnementales avec les attentes de nos clients. C’est à mon avis le principal défi. Je vois tout ce que [Maurizio] Reggiani (directeur R&D), Mitja [Borkert] (directeur du design) et leurs équipes à Sant’Agata ont imaginé, et cela me paraît bien engagé. Je ne peux malheureusement pas encore vous parler davantage de ces produits puisque je viens d’arriver, donc il faudra attendre encore quelques semaines, ou mois, pour que je puisse vous donner plus de détails.

Comment allez-vous préserver l’ADN de Lamborghini à l’avenir ?

Je pense que l’ADN d’une Lamborghini, c’est une supercar au design immédiatement reconnaissable mais aussi un produit qui se place au sommet de sa catégorie grâce à un équilibre entre accélération et comportement. Pour Lamborghini, c’est beaucoup plus important à mes yeux que la vitesse de pointe… même si cette dernière dépasse les 330 ou 340 km/h. La vitesse de pointe n’est pas l’enjeu de demain.

Mais à présent que nous abordons une période inédite d’électrification partielle, comment obtenir le rapport poids/puissance et l’agilité ? Même avec le poids supplémentaires des batteries, ce dernier point reste crucial. Je pense que c’est notamment là que Lamborghini a son mot à dire.

Le V12 fait partie des choses que nous devons mettre à jour car il est au cœur de l’histoire de la marque.

N’y a-t-il pas clairement une opportunité de se poser en précurseur à travers l’électrification de la marque, comme l’équipe l’a démontré avec la Terzio Millenio ? Pensez-vous que vous allez suffisamment loin dans ce domaine ?

Il est un peu tôt pour en parler… Pour respecter la législation, il nous faudra recourir à une forme d’électrification, et cela va redistribuer les cartes par rapport à la concurrence. Cette concurrence est à chercher du côté de voitures du même type. Nous devons faire mieux que le modèle précédent et ce, que l’on opte pour un moteur atmosphérique ou turbo. Et la nouvelle génération, hybride ou pas, doit progresser par rapport à sa devancière. Mais elle doit aussi être la meilleure sur le segment. Et c’est ce sur quoi nous allons pouvoir travailler.

Comment allez-vous partager votre temps entre les deux marques ?

Je dois réfléchir à la façon de m’organiser. Notamment réduire autant que possible le temps passé en déplacement, mais le COVID nous a montré qu’on pouvait faire beaucoup via Skype ou des vidéoconférences. Néanmoins, au début, je serai nettement concentré sur Lamborghini, puis je verrai comment faire le meilleur usage de mon temps.

Où serez-vous basé ? Sant’Agata ou Molsheim ?

J’aurai deux chez-moi. Un en France et un en Italie.

Passons à Bugatti. Depuis votre arrivée, la marque a lancé neuf voitures différentes, entre les variantes de la Chiron et les one-off comme La Voiture Noire… mais pas de deuxième modèle. Est-ce une source de frustration ?

Nous étions prêts à le faire. Nous avons fait tout ce qu’il fallait, mais le COVID est arrivé. Nous avons donc dû tout arrêter, conformément à la directive très claire du Groupe. Une directive que nous approuvons totalement : en ces temps d’incertitude, on doit se concentrer sur la survie. Et nous avons été très bons, puisque nous avons vendu toutes les voitures de l’année 2020 et que 75 % de la production 2021 sont déjà alloués. On verra pour la suite…

Il y a beaucoup de spéculations autour de Bugatti. Notamment concernant un rachat par Rimac avec le soutien de Porsche, qui augmenterait sa participation au capital de Rimac. Voir une jeune marque pionnière de l’électrique comme Rimac mettre la main sur Bugatti serait un message très fort sur l’importance de l’électrification. Que pouvez-vous dire à propos de ces rumeurs ?

Je peux vous dire que nous ne spéculons pas sur ce que nous lisons dans la presse.

Mais pour que le futur de Bugatti soit assuré, il va bien falloir qu’elle produise un véhicule électrique. Pensez-vous que c’est la direction que la marque doit prendre ? Que l’électrification est une attente des clients Bugatti ?

Une voiture entièrement électrique est une des options que nous avons étudiées, et elle est à mon avis extrêmement intéressante en termes d’acceptabilité chez les clients.

Qu’est-ce que cela voudrait dire pour la Chiron et le moteur thermique ?

La Chiron est une pièce de collection. C’est peut-être la dernière voiture du genre, et sa valeur va se maintenir ou augmenter au fil des décennies. Elle représente le sommet de la technologie automobile actuelle. C’est peut-être la dernière fois que l’on pourra concevoir un moteur thermique comme celui-là. Mais n’oubliez pas qu’une Chiron roule en moyenne moins de 2 000 km par an. C’est une voiture à très faibles volumes, moins de 100 exemplaires par an. Nous n’avons donc qu’un impact très limité sur les émissions globales. Si c’est possible, nous devrions préserver le moteur thermique aussi longtemps que nous le pourrons.

Que voulez-vous laissez comme héritage chez Bugatti et Lamborghini ?

Mon héritage n’est pas la question, nous devons d’abord veiller à proposer des produits qui surpassent les exigences des clients pour les décennies à venir. L’un de mes vœux le plus chers est que nos employés se portent bien, aient un travail et des perspectives d’avenir pour eux comme pour leur famille. C’est quelque chose qui est très, très important pour moi : avoir une équipe qui soit motivée, impliquée et sûre, de manière à ce que notre travail leur assure aussi un futur.

Quel est le plus grand défi à l’heure actuelle pour les marques que vous représentez ?

Que nous ne devenions pas les chevaux de demain.

Comment comptez-vous rester pertinents ?

Nous devons nous adapter aux défis du futur et les transformer en opportunités. Nous avons des ingénieurs, une équipe, et aussi nos clients. Il savent ce qui va arriver, et en comprennent les enjeux. Si nous arrivons à accorder tout ça, nous aurons des voitures qui dépassent déjà les attentes, et qui continueront à les dépasser. Voilà ce que nous devons arriver à proposer.

À propos de dépasser les attentes, comment une voiture comme la Bugatti Bolide passe-t-elle du concept à la réalité ?

C’est un rêve. Nous étions tous d’accord que quelque chose manquait encore avec cet incroyable W16. J’ai toujours dit « Et si l’on pouvait faire tout ce qu’on voulait ? » en sachant que la voiture ne serait pas homologuée. Donc nous avons lancé le projet, tout en nous disant que cela pourrait donner lieu à une petite production pour la fin de la Chiron. Une sorte de jubilé pour le W16 tel que nous le connaissons aujourd’hui. Nous avons donc une étude de marché pour x voitures et un prix, avec l’investissement, le coût de développement. Nous déciderons l’année prochaine si nous passons à l’acte.

Dans votre parcours, vous avez toujours misé sur les one-off, les projets uniques, et des voitures qu’on a pu comparer à une forme d’art. Peut-on s’attendre à voir des concepts Lamborghini et Bugatti qui exposeraient le potentiel des motorisations électriques, de la même manière que la Bolide met en valeur le potentiel ultime d’un W16 ?

Je ne vois pas la voiture 100 % électrique s’imposer chez les hypercars ou les supercars au cours de la prochaine décennie. Donc ni chez Bugatti, ni chez Lamborghini. Peut-être que vers la fin de la décennie, quand me terrain sera défriché sur la législation, l’acceptabilité, l’autonomie, les temps de charge, les coûts, les performances, etc. Nous devons d’abord franchir un seuil de compréhension. Nous tenterons peut-être des choses avec nos clients les plus proches, mais nous discutons constamment avec eux sur nos projets. Je ne peux donc pas l’exclure, mais ce ne sera en tout cas pas pour tout de suite.

Si vous deviez décrire Lamborghini en une phrase, et Bugatti en une phrase ?

Lamborghini réalise les rêves de nos clients. Bugatti crée des voitures qui sont au-delà des rêves de nos clients.

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